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Données · Registre des terres rurales

Treize millions d’hectares : la propriété étrangère des terres argentines, département par département

Les données officielles du Registre national des terres rurales montrent 36 départements au-dessus du plafond légal de 15 % de propriété étrangère. Quatre des plus touchés se trouvent le long du fleuve Paraná.

Auteur : Alejandro Taibi · Date de clôture : 6 août 2025

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Pourquoi c’est important

La moyenne provinciale masque le phénomène. Mesuré par département, le plafond de 15 % est déjà dépassé dans 36 circonscriptions, et quatre des plus étrangérisées s’alignent le long du Paraná : Iguazú, Ituzaingó, Berón de Astrada et Campana.

Au moment où les nouveaux députés et sénateurs prenaient leurs fonctions, le gouvernement national a annoncé un ensemble de projets de loi qui comprend l’abrogation définitive de la loi de protection du domaine national sur la propriété des terres rurales, adoptée en 2011 sous le numéro 26.737. Ce n’est pas la première tentative. L’article 154 du décret de nécessité et d’urgence 70/2023 l’avait déjà abrogée, et en janvier 2024 un recours en référé présenté par le Centre des anciens combattants des îles Malvinas de La Plata a suspendu provisoirement la mesure en justice. Ce que l’on cherche aujourd’hui, c’est obtenir du Congrès ce qui a été bloqué devant les tribunaux.

Cet article ne discute pas le texte du projet, que nous examinons dans La loi foncière, vers la désintégration territoriale (en espagnol). Il traite de la base empirique sur laquelle ce débat devrait reposer, à savoir combien de terres, où exactement et aux mains de qui.

Pourquoi la loi existait

La loi que le gouvernement veut supprimer est née d’une mesure. Le tournant du processus contemporain d’acquisition de terres par des étrangers s’est produit à la fin des années 1990. En 1996 fut créé le secrétariat à la Sécurité intérieure, qui absorba des fonctions de la Surintendance nationale des frontières. Au cours de ses premières années, ce secrétariat autorisa la vente de plus de huit millions d’hectares dans des zones de sécurité frontalière, zones que le décret 15.385 de 1944 réservait à l’achat par des citoyens argentins. La règle de 1944 ne fut jamais abrogée. Elle fut simplement violée par des opérations irrégulières et des montages sociétaires. Lago Escondido, dans la province de Río Negro, acquis par le magnat britannique Joe Lewis, et les terres patagoniennes achetées par l’Italien Luciano Benetton sont les deux cas qui ont installé la question dans le débat public.

La décennie suivante a ajouté une pression économique. La hausse internationale des prix alimentaires a fait monter la valeur de la terre, tandis que la dévaluation rendait moins chères en dollars les terres fertiles et stratégiques. Dans ce contexte, la loi de 2011 a fixé un plafond de 15 % de propriété étrangère de la superficie, mesuré à la fois au niveau provincial et au niveau départemental, et a renforcé les mécanismes destinés à empêcher les montages sans contrôle de l’État.

Le thermomètre qui a changé en 2016

En 2016, le décret 820 a modifié l’application de la loi sans toucher à son texte. Il a assoupli les procédures, permis de déclarer a posteriori les changements sociétaires, réduit les exigences pour les achats et élargi les critères définissant qui est considéré comme étranger. Le changement décisif était méthodologique. Il a modifié la façon de mesurer la propriété étrangère dans les sociétés, les successions, les indivisions et les détentions indirectes.

L’effet apparaît lorsque l’on compare le premier relevé officiel, de 2015, avec celui de 2022. Les pourcentages de terres aux mains d’étrangers diminuent. Cette baisse ne traduit pas un recul du processus. Elle traduit l’effet de la nouvelle méthodologie. C’est le thermomètre qui a bougé, non la fièvre.

Le gouvernement soutient qu’aucune province ne dépasse la limite de 15 %. Si le problème était résolu, l’abrogation serait inutile. La question pertinente est donc de savoir ce que permet la suppression d’une loi que, selon la mesure officielle elle-même, personne n’enfreindrait.

La province n’est pas la bonne échelle

À l’échelle nationale, environ 5 % du territoire argentin est aux mains d’étrangers, soit plus de treize millions d’hectares, une superficie équivalente à celle de l’Angleterre. Le chiffre est frappant, mais c’est le moins utile de tous, car la moyenne provinciale dilue précisément ce qui compte. La dimension réelle du phénomène apparaît à l’échelle départementale, et surtout lorsque cette information est croisée avec la localisation des cours d’eau, des aquifères et des zones à potentiel minier.

Selon les données du Registre national des terres rurales mises à jour au 6 août 2025, 36 départements dépassent déjà la limite légale. Dans quatre d’entre eux (Lácar, dans la province de Neuquén ; General Lamadrid, dans celle de La Rioja ; Molinos et San Carlos, dans celle de Salta), la propriété étrangère dépasse 50 %, soit plus du triple du plafond fixé par la loi. Les quatre concentrent des biens stratégiques, eau douce ou ressources minérales. Quatre autres dépassent nettement 30 % : Iguazú, dans la province de Misiones ; Ituzaingó et Berón de Astrada, dans celle de Corrientes ; et Campana, dans celle de Buenos Aires.

Élaboration propre à partir des données du Registre national des terres rurales (Direction nationale du RNTR, ministère de la Justice), obtenues par l’Observatorio de Tierras au moyen de demandes d’accès à l’information publique (loi 27.275), dossier EX-2025-94747803, mises à jour au 6 août 2025.

Le classement par nationalité complète le tableau. Les ressortissants des États-Unis arrivent en tête, avec plus de 2,7 millions d’hectares, une superficie supérieure à celle de la province de Tucumán, suivis des Italiens et des Espagnols. Ces trois nationalités détiennent à elles seules la moitié de toutes les terres en mains étrangères du pays.

Lire la carte depuis le fleuve

Les huit départements critiques ne sont pas répartis au hasard. Quatre se trouvent sur la frontière andine et dans le nord-ouest, sur de l’eau douce et des minerais. Les quatre autres dessinent une ligne reconnaissable. Iguazú, Ituzaingó, Berón de Astrada et Campana s’alignent le long de la principale voie navigable du pays, de la triple frontière à l’embouchure du delta. Le schéma qui se dégage est cohérent. Les situations les plus compromises se trouvent dans les zones frontalières et dans les territoires disposant d’avantages hydriques, miniers ou logistico-portuaires.

Cet alignement appelle une lecture fluviale. Nicolás Boscovich soutenait que l’axe des grands fleuves est la colonne vertébrale de l’intégration physique et du rôle moteur de l’Argentine dans la région. La voie navigable est une infrastructure plutôt qu’un accident du paysage, et comme toute infrastructure elle dépend de qui contrôle ses rives. La propriété de la berge décide qui peut construire un port, qui accède au prélèvement d’eau et quels usages du sol accompagnent le corridor. Un département riverain dont un tiers de la superficie est aux mains d’étrangers constitue une contrainte concrète pour les futures décisions d’infrastructure le long du Litoral, bien au-delà d’une anomalie statistique.

La seconde clé opère à une échelle plus large. Juan Carlos Puig définissait l’autonomie comme la capacité maximale de décision propre qu’un État peut exercer compte tenu des contraintes du monde réel, et avertissait que cette marge est une construction matérielle plutôt qu’une déclaration. La propriété de la terre est l’une de ces conditions matérielles. L’Observatorio inscrit le débat dans une compétition internationale croissante pour les ressources stratégiques et désigne le corollaire Trump de la doctrine Monroe comme l’expression d’un changement de la stratégie américaine envers la région, visant à s’assurer l’accès à ses ressources naturelles. Ainsi lue, l’abrogation est bien plus qu’une simplification réglementaire. Elle redéfinit qui contrôlera désormais des territoires clés.

Le cadrage demande de la précision, car la question n’est pas la nationalité d’un acheteur. C’est la capacité de l’État à planifier sur son propre territoire, ce qui est la définition même de la géopolitique comme outil de développement (industrie, énergie, infrastructures et occupation effective de l’espace), dans la ligne de la manière dont Guglialmelli concevait la relation entre territoire et projet national. Les lacs patagoniens, les forêts natives, les chaînes de montagnes riches en minéraux critiques, les bandes frontalières, les rives des grands fleuves et les terres situées sur des aquifères qui alimentent des millions de personnes sont les biens sur lesquels repose toute politique publique de long terme, et ce sont ceux que touche la suppression du plafond de 15 %.

Ce qu’il faut surveiller désormais

Quatre indicateurs permettent de suivre le processus sans dépendre de l’interprétation de quiconque. Le premier est le texte qui arrivera effectivement au Congrès, selon qu’il abroge la loi 26.737 dans son ensemble ou conserve une limite quantitative, et selon qu’il maintient ou supprime le département comme unité de mesure, car c’est le changement d’échelle, plus que le pourcentage, qui décide de ce qui devient visible. Le deuxième est le sort du référé du CECIM La Plata, qui maintient provisoirement la loi en vigueur depuis janvier 2024. Le troisième est la continuité du Registre national des terres rurales, c’est-à-dire s’il continue de publier des relevés, à quelle fréquence et avec quelle méthodologie, car sans comparabilité entre 2015, 2022 et 2025 la série cesse de mesurer le phénomène pour mesurer le critère. Le quatrième est la liste des 36 départements déjà au-dessus de la limite, qui constitue la carte de contrôle la moins coûteuse disponible. C’est là que se vérifiera, ou non, l’accélération du processus.

Définir ce qui peut se vendre, ce qui ne le peut pas et selon quelles règles dépasse de loin une affaire administrative. C’est l’opération par laquelle un État ordonne l’accès aux biens qui soutiennent la vie quotidienne et tout projet de développement. Démanteler ces protections en période de pression croissante sur l’eau, l’énergie et les minerais produit un territoire où la décision sur qui y accède et qui en est exclu se prend ailleurs.

Sources

La source indique les seuils dépassés par département, et non des pourcentages exacts. Sources primaires pour approfondir : loi 26.737 et son décret d’application ; décret 820/2016 ; décret 70/2023, art. 154 ; rapports du Registre national des terres rurales.

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